Un homme peut-il exister sans rôle social ?
Bizarrerie
Quand on fait connaissance avec quelqu’un, une des premières choses échangées, c’est le métier ou la fonction. Pas les projets du moment, les passions, les qualités, le sentiment présent… Non, le rôle social.
Avoir un rôle n’est pas un problème. On est manager, artisan, commercial, ingénieur, avocat, entrepreneur, papa…
Mais la question, c’est de savoir pourquoi on fait comme ça. Pourquoi on se présente presque toujours comme ça.
Par habitude peut-être.
Ou parce que c’est un raccourci. Ça dit quelque chose de simple sur soi sans avoir à se dévoiler.
Ou par un besoin intrinsèque de l’homme d’avoir un rôle. À l’heure où les hommes ont perdu pour l’essentiel leur statut social séculaire de pater familias avec le déclin de la société patriarcale, reste peut-être quand même le besoin d’avoir un rôle.
Et le risque, c’est de rester dans une case, de laisser une facette publique nous définir.
Qui suis-je ?
En réalité, c’est difficile de se définir, de répondre à la question « Qui suis-je ? » D’autant plus qu’on a effectivement plusieurs facettes suivant le contexte. Chose bien normale, dont le seul enjeu est de rester unifiées de l’intérieur.
Et d’ailleurs, toutes ces facettes ne sont pas du même ordre. Car se définir comme papa ou époux n’a pas la même valeur que de se définir comme ingénieur.
Face à cette difficulté de répondre à cette question et de se définir sans rôle ou sans activité sociale, on est en droit de se demander si un homme n’a pas plus de facilité à se définir par son extériorité que par son intériorité, par son faire que par son être. Un penchant plus masculin vers le visible, le factuel.
Et au fond, ce n’est pas si bête.
Car le faire façonne l’être et exprime l’être. Donc oui, la fonction sociale dit quelque chose de réel sur soi. D’ailleurs, tout le développement personnel actuel, renforcé à coup de neurosciences, le rappelle : agis pour devenir celui que tu veux être.
Brouillage
Mais pas de précipitation.
Car une identité sociale ne pourra jamais tout ire. Et elle peut même devenir un piège : celui où on porte un masque, un costume qui n’est pas fait pour soi. Lorsqu’on s’engouffre trop vite dans un rôle sans être sûr qu’il nous correspond, qu’on pourra s’y sentir bien et le tenir.
Parce que le rôle social, quand bien même il va contribuer à façonner et nourrir notre être intérieur, doit être un jaillissement de notre être. Et non pas un monde dans lequel on entre parce qu’on l’a décidé un jour, ou parce que d’autres nous y ont lentement conduit pendant des années. Auquel cas on risque de ne plus trop bien savoir au bout d’un moment ce qu’on fait dans ce rôle, d’étouffer sous un masque porté depuis trop longtemps. Et de savoir encore moins répondre à la question « Qui suis-je ? »
Méfiance
Les hommes aiment les rôles. C’est rassurant. Ça donne un statut, une légitimité. Ça couvre les questions intérieures embarrassantes. Les hommes s’y sentent bien. Ça permet d’exister sans avoir à se justifier.
Mais il faut prendre garde à la facilité. On parle toujours de cette fameuse zone de confort dont il faut sortir, ou plutôt dans laquelle il ne faut pas rester cantonné. La facilité, ça pourrait être de s’abriter sous un rôle qui assure en permanence la légitimité, qui donne l’illusion de nous définir.
Nombreux sont ceux qui finissent par s’effondrer après avoir tenu un rôle. Sans parler des personnalités publiques assumant un rôle très fort, comme certains artistes, ce sont aussi des cadres, des dirigeants, des entrepreneurs qui finissent par ne plus se reconnaître dans leur rôle.
Car il faut bien s’occuper un peu de ce qui se passe à l’intérieur. Même quand on est un homme. S’occuper de ce « Je veux » très profond qui n’a pas toujours le loisir de s’exprimer.
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