La honte de vouloir
Le poste est ouvert depuis trois semaines. Tu en rêves. Donc tu y penses tous les jours. Tu sais que tu pourrais le faire, tu sais même que tu le ferais bien. Mais tu n’en as parlé à personne. Tu n’as rien envoyé, rien demandé. Et même, quand un collègue t’a demandé si ça t’intéressait, tu as dit « je ne sais pas, on verra », alors que tu le sais très bien.
Tu ne manques pas d’ambition. Tu ne l’as juste jamais assumée.
« Peut-être que c’est trop pour moi ». Tu te dis que d’autres sont plus légitimes. De toute façon, ça ne se fait pas de demander, ça ne vaut pas.
Donc, dans la vie, soit y a de la chance, soit de la reconnaissance qui ouvre des portes, soit y a rien.
On t’a appris que vouloir, c’est déjà un peu trop.
Quelque part, une idée ancienne s’est installée : que l’ambition, c’est de l’orgueil, et que l’ambitieux écrase les autres pour se hisser au-dessus. Cette idée n’est pas née avec toi. Elle traverse des siècles de culture, constituant un fond moral où se cacher est une vertu et le désir de grandir, une faute. Tu ne l’as pas inventée. Tu l’as reçue, et tu y as profondément cru.
Donc c’est toi qui a raison d’agir comme tu le fais.
Mais ce n’est pas vraiment de ça dont il s’agit.
Parce que si c’était une question de morale, renoncer à tes ambitions ne te coûterait rien, ce serait juste une sagesse. Or ça te ronge. Tu y penses le soir. Tu regardes ceux qui ont dit oui, qui ont demandé, qui ont osé, et une part de toi les envie, sans se l’avouer.
Ce qui te retient, ce n’est pas la peur d’échouer.
C’est plus précis que ça, et certainement plus difficile à regarder en face. Ce n’est pas l’échec en lui-même qui t’arrête, c’est ce qu’il révélerait : la honte d’avoir voulu quelque chose de trop grand pour toi. La honte qu’on découvre, si tu rates, que tu t’étais surestimé. Tant que tu ne dis rien, tant que tu ne demandes rien, personne ne peut constater cet écart entre ce que tu voulais et ce que tu vaux vraiment. Rester silencieux, c’est rester à l’abri de cette honte-là.
Alors tu ne demandes rien.
Et si ça vient quand même, tu diras que tu n’y es pour rien, afin de ne jamais avoir à assumer que tu l’avais voulu.
L’ambition n’existe pas.
Mais ne pas assumer son ambition, ce n’est pas de la modestie.
C’est même l’inverse de ce qu’on croit. On pense que se retenir, c’est laisser la place aux autres, ne pas les écraser. En réalité, c’est les priver de ce que tu aurais pu leur apporter : ton énergie, tes compétences, ce que tu aurais construit si tu avais osé le dire. Ce n’est pas généreux.
Il n’y a qu’une personne que tu écrases : toi. Et tu le fais en silence, année après année. Ton ambition est là.
Elle n’implique pas d’écraser qui que ce soit. Elle demande juste d’être dite. Sans honte.
