Tu détestes te mettre en avant. Mais tu souffres qu’on ne te remarque pas.

J’ai un ami ingénieur qui travaille énormément, au point d’avoir frôlé l’épuisement plus d’une fois. Il travaille bien, aussi. Il le sait, ses collègues le savent. Et pourtant, ça fait des années qu’il n’évolue pas autant qu’il voudrait et pourrait. Les missions passionnantes vont à d’autres. Les promotions aussi. La dernière fois qu’on s’est parlé, il m’a dit, presque en passant : « Ma femme me dit qu’il faudrait que j’apprenne à me vendre un peu plus. » Comme s’il s’agissait d’une compétence qu’il n’avait jamais eu le temps d’acquérir. Comme si c’était juste ça, une technique manquante. Et il n’osait pas y penser lui-même, il fallait que ça vienne de sa femme !

Et des hommes comme lui, il y en a plein.

Tu détestes te mettre en avant. Mais tu souffres qu’on ne te remarque pas.

Tu fais très bien ton travail, dans ton coin. Et une part de toi espère, sans jamais le formuler clairement, même pour toi, qu’on va le voir. Qu’on va te proposer autre chose. Qu’on va te dire que tu es prêt pour plus. Et quand ça ne vient pas, tu ne comprends pas vraiment pourquoi. Tu te dis que tu devrais peut-être t’y prendre autrement, sans savoir comment.

On t’a appris que se montrer, c’est déjà un peu trop.

Au fond, on t’a transmis que la discrétion est une qualité, presque une vertu. Tu t’es donc forgé la conviction que les gens qui se mettent en avant sont un peu suspects, orgueilleux, dans le paraître plus que dans le faire. Alors tu t’es rangé du bon côté : celui qui fait, sans le dire. Et ça te semble juste, presque moral. Ça ne se fait pas de s’afficher.

Mais ce n’est pas vraiment de ça qu’il s’agit.

Parce que si c’était seulement une question de vertu, la discrétion ne te coûterait rien. Or elle te coûte. Elle te fait souffrir, en silence, de ne pas être vu. Ce qui devrait alerter, ce n’est pas la discrétion elle-même, c’est ce mélange étrange entre le renoncement et le regret.

En creusant, ce n’est pas tant la timidité qui bloque, ni même la peur qu’on te juge prétentieux. C’est autre chose, plus retors : la peur de ce qui viendrait après.

Si tu demandes cette mission, et qu’on ne te la donne pas, tu serais extrêmement déçu, vexé, et tu t’en voudrais de l’avoir demandée. Mais d’un autre côté, si on te la donne, il faudra être à la hauteur. Si tu dis que tu es prêt pour plus, il faudra le prouver, encore et encore, sous un regard qui désormais t’attend. Rester invisible, c’est rester à l’abri de cette exigence-là. Tant que personne n’attend rien de particulier de toi, tu ne peux pas décevoir.

Alors tu te dis que le mieux c’est de ne rien demander. Si ça vient de l’extérieur, tu ne risqueras pas d’être déçu et tu n’auras plus vraiment à prouver quoique ce soit.

Et c’est là que quelque chose se perd

Mon ami ingénieur ne travaille pas moins bien que les autres. Mais il n’avance pas aussi vite qu’il voudrait. Parce que ceux qui avancent sont ceux qui ont accepté de dire « je suis prêt », avant même d’être certains de l’être, et de risquer, ensuite, de devoir apprendre en marchant, sous le regard de tous. Ce sont ceux qui prennent complètement leur place, sans crainte de l’élargir au-delà de la zone de confort. Lui préfère rester certain de sa valeur dans son coin, plutôt que risquer de devoir la prouver au grand jour.

Se montrer, ce n’est peut-être pas le bon mot.

Le vrai sujet, ce n’est pas d’apprendre à se vendre, à se mettre en scène, à parler plus fort que les autres. C’est d’occuper complètement la place que tu tiens déjà, sans attendre la permission. C’est assumer de ne pas rester dans les frontières étroites de ta mission. Et ça, ce n’est pas la même chose que de chercher le regard des autres. C’est arrêter de demander la permission d’exister à la hauteur de ce que tu fais réellement.

Mon ami n’a pas besoin d’apprendre à se vendre. Il a besoin d’arrêter d’attendre qu’on lui donne le droit d’avancer et d’épouser complètement ses missions.

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